20.09.2007

Récits de vie

"Hommage à nos aînés qui ont connu trois siècles", récits de vie de parisiens nés avant le 1er janvier 1900, ouvrage réalisé dans le cadre de la mission Paris 2000, sur la mémoire des centenaires parisiens, à partir de la collecte de leurs souvenirs, édité en 2001 par le centre social de la ville de Paris.

Cet ouvrage collectif a été réalisé par un groupe de collecteurs de mémoire, 41 parisiens nés avant le 1er janvier 1900 ont participé à l'opération.

Les entretiens enregistrés dans le cadre de cette collecte ont eu lieu au domicile des personnes (beaucoup de femmes centenaires vivent encore seules chez elles), en institutions (maisons de retraite, hôpitaux).

La première phase de travail a consisté à identifier les centenaires parisiens, puis à les convaincre de participer à cette aventure, certains des témoignages récoltés ne figurent pas dans cet ouvrage, faute d'accord des personnes.

Ce livre est composé des récits de vie de chaque centenaire, et il est organisé de manière thématique.

Les modalités techniques de la collecte sont sensiblement les mêmes qu'exposées dans la note : "Modalités pratiques d'une collecte". 

Les entretiens enregistrés oralement et destinés à être lus sont toujours réécrits, on tente néanmoins de conserver, dans la mesure du possible, le vocabulaire et la manière de parler de la personne interwievée.

Extraits :

Les petits métiers 

" Il y avait des vitriers, des joueurs d'orgue de Barbarie, ils jouaient et ils regardaient si on leur jetait des sous.  La marchande de mouron qui criait "du mouron pour les petits oiseaux". C'était un sou la botte, c'est une herbe pour les petits oiseaux. Comme on avait beaucoup d'oiseaux, on achetait du mouron. Mon père avait une grande volière avec des canaris, c'est mignon quand ça chante. On n'avait pas la machine à laver, on avait des lessiveuses. On allait au lavoir, on lavait chez soi ou on donnait à laver aux blanchisseuses. Elles blanchissaient et nous rapportaient le linge et emportaient l'autre. Il y avait aussi le livreur de pain. Tout ça c'était des petits métiers, mais c'est fini maintenant, les petits marchands à la sauvette comme ça. Ils avaient des petites voitures, ils se mettaient sur le bord du trottoir, par exemple le long de l'avenue du Général Leclerc près de l'église de Montrouge. Les uns vendaient des légumes, des fruits, les autres, autre chose. Je regrette tout cela, on était plus tranquille que maintenant. Il y avait des chevriers rue d'Alésia. On entendait une petite cornemuse, alors c'était le chevrier, c'étaient des gens des Pyrénées qui venaient. Ils avaient à peu près 3 ou 4 chèvres avec eux et ils se promenaient dans les rues comme ça. Ils avaient une caisse qu'ils mettaient en bandoulière, et ils faisaient des petits fromages de chèvre. Si on voulait ils avaient des petits gobelets : ils faisaient la traite de la chèvre et on pouvait en boire. Je le faisais, mon père m'en donnait. Les chevriers faisaient brouter leurs chèvres sur les fortifications. Dans les coins de rue ou sur les places, il y avait les chanteurs publics ; ils chantaient des chansons que l'on répétait, et on leur donnait un peu d'argent."

Marguerite Isambart, née le 19 mai 1899. 

 

Le mariage 

"Voilà comment j'ai rencontré mon mari, un soir, comme je suis rentrée tard, je suis allée manger au "Chartier", un restaurant qui existe toujours, pas très loin du boulevard Rochechouart. Mon mari y mangeait avec un copain. Comme j'y allais à peu près tous les quinze jours, j'ai fini par devenir copine avec l'une des serveuses. Elle était très rigolote. Elle me dit : "vous avez fait sensation !" j'étais surprise..."vous savez, le petit qui est là-bas, je vais vous mettre à côté !". Moi je ne le trouvais pa si mal. Il travaillait dans les trains postaux. Nous sommes sortis ensemble deux ou trois fois. J'avais une amie couturière qui habitait à côté du "Chartier". Lorsque j'en avais besoin, j'allais la voir pour faire quelques essayages. Une fois, il m'a demandé pourquoi j'y allais, parce que l'appartement de mon amie se trouvait dans le même immeuble qu'une maison de tolérance ! Alors il se posait des questions...Peu de temps après, il m'a invitée au théâtre, sur les grands boulevards. C'était une pièce avec Lucien Guitry, le père de Sacha. À ce moment-là, il ne m'avait pas encore embrassée. La pièce terminée, il me demande en mariage ! Je me suis dit qu'il était fou celui-là ! Il faut goûter d'abord ! Finalement, nous nous sommes mariés en mars 1924. Mais au départ, je ne voulais pas me marier. Figurez-vous que j'avais vu un très mauvais ménage chez nous, et d'énormes problèmes avec tant d'enfants. En fait, j'avais peur, je ne me senatis pas prête pour ça. Je vivais seule dans ma petite chambre, tranquille comme Baptiste, j'avais acheté toute seule mes meubles en bois blanc : je ne voulais pas perdre cette indépendance. Mais au bout du compte, je me suis mariée et nous sommes restés ensemble durant cinquante ans, jusqu'à ce qu'il parte il y a treize ans, à l'âge de quatre-vingt-quinze ans et demi. ç s'est très bien passé mais on ne trouvait pas de logement. Alors on en a acheté un, sur plan, c'est celui où je suis actuellement. Mais nous n'y avons habité qu'à partir de 1940, puisque nous l'avons loué de 1927 à 1940. Donc, cela fait soixante ans que je vis ici. Comme mon mari travaillait dans les trains, il était deux jours parti, deux jours ici. Alors j'allais à la Comédie Française. Je terminais mon travail à la Samaritaine à 18h30, je me préparais un petit casse-croûte et j'allais voir les pièces. On avait des places à sept francs au parterre. J'arrivais toujours la dernière, fainéante comme je suis ! À ce moment-là je voyais encore clair. J'allais également à l'Opéra Comique, grâce à une amie qui travaillait avec moi à la Samaritaine. Elle logeait gratuitement un des metteurs en scène de ce théâtre, alors il lui donnait autant qu'il le pouvait, des places pour aller voir les opéras. Même en temps de guerre, j'y allais. Les Allemands aimaient beaucoup le théâtre et l'opéra."

Luce Messing, née le 4 décembre 1895. 

 

Marie Curie 

 "J'ai connu Madame Curie (Marie Slodowska, née à Varsovie (1867-1934), elle découvrit le radium avec son mari Pierre Curie. Prix Nobel de physique en 1903 avec Pierre Curie, Prix Nobel de chimie en 1911.), mais je n'ai pas beaucoup travaillé avec elle. J'ai travaillé un peu dans son laboratoire parce que nous avions besoin d'un appareil que nous n'avions pas et qu'elle avait. Elle a été très gentille pour nous. Elle avait une maison en Bretagne et comme cetteannée là, elle n'y allait pas, elle nous l'a offert pour les vacances. Mais Madame Curie était très froide et n'était pas commode. Elle était concentrée dans son travail et il ne fallait pas la déranger. Elle était petite et assez jolie."

Madeleine Magrou, née le19 juin 1895. 

 

Les grands personnages politiques 

" Je n'ai jamais rencontré le général de Gaulle - j'étais à Londres en janvier 1943 pour un court séjour. Vous savez les hommes politiques, vous ne les voyez pas si vous n'allez pas à la Chambre des Députés quand ils se réunissent autour du Premier ministre. Les ministres, on ne les voit que lorsqu'ils vont faire une inauguration quelque part.  Avant, il y en avait qui attiraient mon attention ; on les voyait une fois, deux fois, trois fois... : par exemple, rattaché à la Normandie, il y avait le ministre de l'agriculture qui s'appelait Chareau (avant et après la guerre de 14-18), il était député du Calvados.  Je ne m'intéressais pas particulièrement à la vie politique. J'ai été amené, étant enfant (c'est-à-dire à l'âge de douze/treize ans) à participer un peu à la vie politique par l'intermédiaire d'un journaliste qui était ami de ma famille, qui dirigeait "L'indépendant de Bernay" et qui était un journal de droite. Nous étions très influencé par lui. D'autant que nous connaissions bien ce directeur. Il s'appelait Eugène Corneille et était le dernier descendant mâle du grand Corneille. Il n'avait pas d'enfant, il m'emmenait en promenade, il m'a fait découvrir les champignons, il attirait mon attention sur le monde extérieur. En même temps, il écrivait un peu, il se voulait littéraire parce que descendant du grand Corneille, mais enfin ce n'était pas un foudre de la littérature. Il avait des bagarres avec la gauche parce qu'il y avait un parti de gauche qui éditait un autre journal qui s'appelait "La Tribune".

Maurice Bourgeois, né le 27 novembre 1896.